Fin mars 2026, Elon Musk annonce une nouveauté sur X. Grok, son IA maison, se met à traduire automatiquement les posts écrits dans une autre langue. Et surtout, à les recommander : « Grok qui traduit et recommande automatiquement les posts d’autres langues, ça commence à marcher », écrit-il le 29 mars. Une semaine plus tard, c’est déployé dans le monde entier.
C’est Nikita Bier, alors responsable produit de X, qui fait l’annonce. Avec un objectif affiché : que n’importe quel post, quelle que soit sa langue, ait une portée mondiale.
Pourquoi pas. La traduction automatique n’a rien d’illégitime en soi. Le problème, c’est surtout la plateforme sur laquelle on la branche.
J’en parlais dès le 20 mai, à propos de Brivael Le Pogam. Patron de la start-up d’IA Argil, c’est aussi un influenceur proche de Reconquête !, que Le Monde range parmi les figures de la sphère d’extrême droite en ligne. À l’époque, il tweete en français. Et Musk lui répond. Sans avoir besoin de parler un mot de français : Grok traduit pour lui. Le « phénomène Brivael », c’était d’abord ça, une traduction qui avait ouvert le français à l’international. Et donc à Musk.
Exemple parfait le 15 juillet : Brivael commente en français un post de Musk sur Marine Le Pen. Le lendemain, Musk lui répond. En français : « Oui ».
Brivael, au fond, c’est le symptôme des travers de ce dispositif. Après Musk, c’est le président argentin Javier Milei qui le repartage. Le 9 octobre, Milei, qui ne tweete qu’en espagnol, reposte un long texte de Brivael écrit en français sur la fin de l’audiovisuel public. Le même jour, il relaie aussi une vidéo réalisée avec Argil, puis d’autres posts de Brivael les jours suivants. À la clé, une visibilité et une notoriété nouvelles dans toute la galaxie ultraconservatrice de la planète.
Quant à Musk, il ne le lâche plus. Le 23 octobre, il reprend encore une vidéo de Brivael expliquant que Hitler était « d’extrême gauche ». Entre-temps, Brivael s’est mis à l’anglais : la traduction a fait les présentations, elle n’est plus nécessaire. Une bromance assistée par traduction algorithmique.
Et ça ne profite pas qu’à lui. Le 1er août, Alice Cordier, la présidente du collectif identitaire Némésis, se plaint en français, auprès de X France, de la suspension de plusieurs comptes catholiques. Musk lui répond : « Checking ». Dans l’heure, tous les comptes sont rétablis. Et Cordier remercie qui ? L’« aide CONSÉQUENTE » de Brivael, d’abord, puis Musk, en anglais cette fois. Libération en a fait un article, où j’expliquais que cette proximité nouvelle devait beaucoup à la traduction.
Rebelote le 6 août. Le compte complotiste français « Tribune populaire » relaie, en français, une information de L’Opinion : des magistrats songeraient à requalifier le statut de X. Musk répond en anglais. Et le lecteur français, lui, lit sa réponse traduite par Grok : « S’ils font cela, ils seront des criminels internationaux. » La traduction marche dans les deux sens.
Ces passerelles, bien sûr, existaient avant. En mai, les militantes de Némésis montaient déjà sur la scène du rassemblement de Tommy Robinson, la figure britannique de l’extrême droite identitaire, à Londres. Mais la traduction les rend permanentes. Chacun profite désormais du capital d’audience des autres : un coup d’éclat à Londres n’est plus une anecdote britannique, les audiences anglaise, italienne ou américaine peuvent venir grossir le compte français.
Et puis il y a le 17 octobre. Le 23, Le Monde raconte comment Thaïs d’Escufon, Alice Cordier ou Brivael Le Pogam se sont servis des images des violences pour s’adresser à l’étranger, base MAGA en tête. Et le plus parlant, c’est Brivael qui le dit lui-même : selon lui, le succès de ces récits doit beaucoup à la traduction intégrale du réseau, qui fait circuler les idées « directement des Etats-Unis à la France ». Il dit avoir gagné 40 000 abonnés en deux semaines.
C’est là que ça devient intéressant. Pendant longtemps, les audiences radicales de chaque pays restaient assignées à leur langue. Elles avaient une géographie, des frontières. Aujourd’hui, elles ne sont plus nationalisées. Elles peuvent, de façon très volatile, s’agréger à n’importe quel influenceur de la planète qui leur est soudain devenu accessible. Prises une par une, elles restent souvent marginales. Mais cumulées, ça fait du monde. Beaucoup de monde. Et parfois à l’autre bout de la planète : Thaïs d’Escufon confie au Monde être très lue au Japon.
Et cette audience, ça se monétise. Brivael le dit sans détour au Monde : il tire entre 6 000 et 10 000 euros par mois de la monétisation de X. C’est donc aussi un véritable business. Avec une incitation évidente : multiplier les clins d’œil aux gros comptes internationaux, la galaxie MAGA et Trump en tête, ou à d’autres influenceurs, pour profiter de leur force de traction. Brivael s’adresse ainsi directement aux électeurs américains avant les élections de mi-mandat. Et une fois cette visibilité acquise, certains passent directement à l’anglais. C’est le cas de Thaïs d’Escufon, qui vient de lancer une chaîne YouTube anglophone.
À quoi s’ajoute un effet retour : l’audience mondiale qu’ils arrivent à capter, ils la réinvestissent chez eux : plus d’abonnés, plus d’argent, plus de poids dans le débat français. Think global, act local, disait le vieux slogan. Version X : parler au monde pour peser chez soi.
Le problème n’est donc pas l’outil. C’est l’écosystème dans lequel il tourne : la plateforme d’Elon Musk, dont les algorithmes favorisent déjà les extrêmes et dont il a réduit la modération presque à néant. Branchée là-dessus, la traduction automatique devient une autoroute pour des radicalités en quête d’audience.
Chez X, on présentait pourtant ça comme « le plus grand échange culturel de l’histoire ».
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