Vous avez sûrement croisé le mot « slop ». Le dictionnaire Merriam-Webster en a fait son mot de l’année 2025 : un contenu numérique de faible qualité, produit en masse par l’intelligence artificielle. Quand il sert la politique, les chercheurs parlent de « slopaganda ». Trump en Jedi, les clips en Lego de la propagande iranienne : l’idéologie illustrée par la machine.
Il existe à mes yeux une variante plus inquiétante : le pamphlet radical rédigé par IA. Pas des images, mais de longs textes argumentés, qui donnent à l’extrémisme le vernis de la réflexion et l’allure d’une démonstration. Appelons-le slop idéologique. Brivael Le Pogam en est un cas d’école.
À quoi ça ressemble ? À de longs posts sur X, au ton posé et à la structure soignée. On y apprend que le programme de l’AfD se défend point par point, « remigration » comprise, et que le mot « complotiste » « devrait mettre au pilori tout intellectuel qui l’utilise ». Quand Tommy Robinson, figure de l’extrême droite identitaire britannique, relaie un appel à « garder l’Europe européenne », il approuve d’un simple « Yes ». Et le nazisme, explique-t-il dans une vidéo générée par IA, était de gauche : « Hitler était d’extrême gauche », 3,3 millions de vues en anglais, relayée par Elon Musk. L’hameçon est bien choisi : c’est une marotte de Musk, qui écrivait encore en août « Hitler was a left-wing socialist ». Musk a mordu.
Le 14 décembre 2024, cet entrepreneur breton de l’IA poste sur un compte X confidentiel : « We need a French Musk; we need a French Milei. » Ce compte, @manuarii, lui sert surtout à vanter sa start-up de vidéo IA, Argil, à coups de deepfakes (dont un d’Emmanuel Macron, dès 2023). Moins de deux ans plus tard, son nouveau compte réunit près de 236 000 abonnés et il passe sur CNews comme sur Fox News.
Cette ascension n’a rien d’un hasard. Ce slop idéologique s’inscrit dans une stratégie à trois étages.
Premier étage, la production. Il ne s’en cache pas, il en fait même un argument. Sur CNews, le 30 septembre : « J’ai appliqué ce qu’on applique au code à l’écriture. […] J’amène les idées. » Il appelle ça un « levier cognitif ». Concrètement, des messages vocaux que l’IA transforme en publications sur X. Le volume fait le reste.
Deuxième étage, la propulsion internationale. En avril 2026, X déploie dans le monde entier la traduction automatique des posts par Grok. Les textes de Brivael sortent du français et tombent, dit-il, « dans le fil d’Elon Musk ». Sur ce mécanisme, lire mon enquête précédente : « La traduction par IA, nouvel eldorado des radicalités en ligne ». Musk lui répond publiquement 33 fois en sept mois. Le 20 avril, quelques jours après l’arrivée de la traduction, son compte affiche 33 000 abonnés. Un mois plus tard, 99 000. Fin octobre, 236 000 : plus de 200 000 abonnés gagnés en six mois. Javier Milei suit : au moins 56 reposts entre mai et octobre. Sur le rôle de Musk, faiseur de rois de l’extrême droite mondiale, je publierai très bientôt une nouvelle enquête.
Troisième étage, la récolte. Ce capital de visibilité se convertit, d’abord dans les médias d’extrême droite français : Breizh-info, Boulevard Voltaire, TV Libertés, Frontières.
Puis sur le terrain politique. Il devient une figure qui attire la droite, et surtout l’extrême droite. David Lisnard, maire de Cannes et candidat déclaré à la présidentielle, le relaie, Sarah Knafo échange avec lui à plusieurs reprises. Le 13 septembre, il monte sur la scène de l’université de rentrée de Reconquête, à Port-Marly, pour une table ronde sur la « liberté d’expression », entouré du confusionniste Fabrice Epelboin et du très polémique twitcher Sardoche.
Deux semaines plus tard, CNews le reçoit. Il y revient le 29 octobre, invité « parce qu’il démontre que le fascisme est d’extrême gauche ».


Le climax arrive en octobre, aux États-Unis. Fox News consacre un article à son avertissement aux électeurs démocrates, « I come from your future » : il a vu l’apocalypse en France, elle attend l’Amérique si elle vote démocrate. À trois semaines des midterms du 3 novembre, le voilà devenu un argument de campagne de l’extrême droite MAGA. Fox l’invite ensuite en plateau : sur Fox News le 23 octobre, sur Fox Business le 26. Fox parle de manifestations, mais n’en montre que les émeutes. Brivael vient y nourrir une caricature chère à Trump et à la sphère MAGA : celle d’une France à feu et à sang, ruinée, dévastée. Il a même droit au relais du pape de la complosphère, Alex Jones, via ZeroHedge.


Cerise sur le gâteau, la viralité paie. Il dit lui-même tirer de X 6 000 à 10 000 euros par mois, avec ses quelque 236 000 abonnés.
Brivael Le Pogam réclamait un Musk français. Il en est devenu la version slop.
Bonus : moi, cible
Je suis arrivé sur son radar en juin. J’ai eu droit à quelques piques. Je vous laisse juge de sa susceptibilité et de son agressivité.
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