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Le 3 novembre, jour de déroute républicaine aux midterms, Elon Musk appelait ses quelque 240 millions d’abonnés sur X à « voter rouge ». Le lendemain, le post avait disparu (une habitude : en 2022 déjà, il avait effacé un mème comparant Justin Trudeau à Hitler). Il avait pourtant lâché au moins 474 millions de dollars dans la campagne. Mais pour Musk, l’Amérique n’est qu’un front. Il a fait de X l’accélérateur d’une bonne partie des extrêmes droites de la planète.
Le plus déroutant, c’est qu’il semble s’être auto-intoxiqué avec sa propre plateforme. Le New York Times avait reconstitué son fil d’actualité l’an dernier : sur une semaine type, près de la moitié des posts venaient de figures de droite, souvent radicales. Et certains des comptes qui l’influençaient le plus, il ne les suivait même pas. C’était l’algorithme qui les lui poussait sur son fil. Bruce Daisley, ancien patron de Twitter en Europe, le résumait ainsi début 2025 : Musk serait « le premier patron de la tech à tomber dans le terrier de la radicalisation par son propre produit ».
Mais la pente est ancienne, et les signes avant-coureurs de cette auto-radicalisation ne manquaient pas. Pendant le Covid, il qualifiait les confinements de « fascistes » et annonçait, en septembre 2020, qu’il ne se ferait pas vacciner, ni ses enfants. Début 2022, avant même le rachat de Twitter, il applaudissait le convoi des camionneurs canadiens antivax (« Canadian truckers rule ») et répondait favorablement au complotiste d’extrême droite Dinesh D’Souza, proche de Trump. En 2023, il relayait une citation attribuée à Voltaire, en fait signée d’un néonazi.
Sitôt Twitter racheté, fin octobre 2022, l’une de ses premières décisions a été de rouvrir les vannes. En novembre, il décrétait par sondage une « amnistie » des comptes bannis. Revenaient dans la foulée le néonazi Andrew Anglin et le masculiniste Andrew Tate, puis le conspirationniste Alex Jones (après un autre sondage, fin 2023) et le suprémaciste misogyne Nick Fuentes en 2024. Rebelote en août dernier : Alice Cordier, du collectif identitaire Némésis, lui demande de rétablir des comptes catholiques traditionalistes et identitaires suspendus. Ils reviennent dans l’heure, selon elle.
Non content de s’auto-intoxiquer, Musk intoxique les autres. Il est devenu un accélérateur de visibilité pour des figures complotistes et d’extrême droite du monde entier, parfois marginales. Pas besoin de promotion en règle : il lui suffit d’interagir. Selon mon décompte, il a répondu au moins 900 fois depuis 2022 à Mario Nawfal, influenceur complotiste australo-libanais (exemple) ; environ 180 fois au Suédois Peter Sweden, militant d’extrême droite qui a nié la Shoah avant de dire le regretter (exemple) ; au moins 129 fois à Visegrad24, agrégateur polonais ultraconservateur, obsédé par l’immigration. Ces échanges les propulsent à l’international et leur donnent, chez eux, un poids inédit : l’activiste d’extrême droite identitaire Tommy Robinson au Royaume-Uni (« Free Tommy Robinson! »), la jeune militante d’extrême droite Naomi Seibt en Allemagne, l’influenceuse d’extrême droite Eva Vlaardingerbroek, chantre du « grand remplacement », aux Pays-Bas. Ses soutiens politiques, eux, font le tour du globe : Javier Milei en Argentine, Jair Bolsonaro au Brésil, le président d’extrême droite José Antonio Kast au Chili, Nayib Bukele au Salvador, Viktor Orbán, alors Premier ministre hongrois, venu le rencontrer à Mar-a-Lago, l’AfD (« Only the AfD can save Germany », en citant Naomi Seibt), Marine Le Pen, « le dernier espoir de la France » (juillet 2026, 8,5 millions de vues). Il défend Alain Soral contre la justice suisse, salue un rassemblement anti-immigration au Japon, relaie le récit du « génocide blanc » en Afrique du Sud, encourage les partisans de l’ex-président sud-coréen Yoon, condamné depuis pour avoir dirigé une insurrection. Il souffle sur les braises des faits divers (« Civil war is inevitable », pendant les émeutes anglaises d’août 2024) et pousse les productions de cette mouvance : en juin dernier, il partage en entier Citizen Vigilante, film qui fait un héros d’un pseudo-justicier assassinant une famille d’immigrés.
Depuis fin mars 2026, la machine a changé d’échelle : X traduit automatiquement chaque post, via son IA Grok, dans la langue du lecteur (lire mon article sur le sujet). Musk lit désormais l’extrême droite du monde entier, et elle le sait. En France, Brivael Le Pogam, relayé par Musk et par Milei, est allé raconter les violences du 17 octobre au micro de Nawfal (lire mon article sur Brivael). Thaïs d’Escufon, ex-porte-parole de Génération identitaire, se félicite d’être lue jusqu’au Japon.
Je l’écrivais dès avril 2022, avant même qu’il ne prenne les commandes de Twitter :
Il en a aujourd’hui trois fois plus, sur une plateforme qui revendique, selon ses propres chiffres, plus d’un demi-milliard d’utilisateurs. Et il a été, le temps du DOGE, un quasi-membre du gouvernement américain. En octobre 2024, il confiait à Tucker Carlson ce qu’il risquait si Trump perdait la présidentielle : « If he loses, I’m fucked ». La vague bleue de ces midterms sera un bon crash test pour l’internationale Musk.
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